Coulisses de tournage: le « plus gros incendie de l’été »

Dans cette série d’articles, je tiens à vous raconter les coulisses de tournages marquants. Ce qu’on ne peut pas toujours vous raconter pendant des directs. Et comment nous avons travaillé, nous journalistes, pendant une actualité.

14 août 2019. Nous suivons les pompiers du Gard depuis 8h avec Adrien Portron. Heureusement, pas une seule intervention. Nous nous apprêtons à quitter les lieux, quand un des pompiers nous glisse « Eh, vous avez vu cet incendie dans l’Aude ? Ça c’est un très gros feu, ça va durer un moment ». J’appelle la rédac. Effectivement, le feu s’étend déjà sur 200 hectares. « Il faut vous mettre en route ».  C’est parti pour 2h30 de trajet. À une heure de Carcassonne, on aperçoit déjà un gros panache de fumée et les derniers Canadair qui interviennent.

On se rapproche, puis on repère un point haut depuis lequel on peut faire un premier direct. Le réseau passe très mal, on avance à pied sur un petit chemin de terre dans le noir total. La vallée est en proie aux flammes. L’incendie s’étend sur plusieurs flancs. Un peu partout, les gyrophares des camions de secours. La connexion est établie, priorité au direct, premier duplex.

Avec Adrien, on découvre peu à peu la configuration de la vallée. On discute avec des habitants, qui nous indiquent où se trouvent les villages, sur quelles montagnes l’incendie progresse, dans quelles directions vont les routes départementales, etc… Après plusieurs directs, on saute dans la voiture. Direction Monze, au milieu de la vallée, où se trouve le poste de commandement. Arrivés sur place, on a l’impression d’un village entouré par les flammes. Les cendres volent partout dans l’air. Les camions de pompiers défilent pour se ravitailler en eau et carburant.

Au poste de commandement de Monze

Il n’y a pas de réseau dans la vallée. Zone blanche. Il nous faut retourner sur le point haut pour donner des informations à la rédaction. Et poursuivre nos directs. Montrer ce qui se passe. Relayer les consignes de sécurité des autorités. Je suis d’ailleurs surpris par le nombre de personnes qui viennent voir le feu. En famille même. Certains laissent carrément leur véhicule au bord de la route ou s’arrêtent sur la voie le temps de prendre une photo. Leur inconscience parasite le travail des secours.

Devant cet incendie qui ravage la forêt, on éprouve clairement un sentiment d’impuissance. Les moyens aériens ne sont plus engagés. Les gyrophares, qui montrent les positions des pompiers dans la vallée, sont tout petits devant l’étendue des flammes. La zone est très escarpée, parfois impossible d’accès à pied. Le feu progresse à vue d’oeil. On poursuit les directs. Au milieu d’une colline plongée dans la nuit. Sur la route depuis le Gard, nous avions pris dix minutes pour acheter quelques provisions qui s’étalent depuis sur les sièges arrière de la voiture. Les bouteilles d’eau se vident les unes après les autres. On avait prévu large, et heureusement. Ça fait aussi partie du travail.

« C’est maintenant ou jamais »

Minuit, les directs se terminent. La situation est toujours critique. Les pompiers attendent des renforts. Des colonnes pré-positionnées à Nîmes et Aix-en-Provence. Ce sont des soldats du feu d’autres départements qui sont prêts à intervenir dans le sud de la France pour de gros incendies. Nous nous rendons au poste de commandement une seconde fois. On demande à pouvoir suivre l’action des pompiers. C’est ok. On embarque à l’arrière d’un 4×4. Le véhicule coupe à travers champ, puis fait une reconnaissance. Le feu est tout près. L’ambiance est apocalyptique. Le ciel est orange. On entend les flammes en train de dévorer la forêt. On aperçoit à peine la lune entre les épaisses fumées. Il y a une odeur de brûlé qui prend à la gorge dans toute la vallée, les cendres sont partout dans l’air.

L’adjudant qui dirige les opérations sur ce flanc ne lâche jamais sa radio. Continuellement en communication avec les autres unités et le PC, le poste de commandement. Il nous emmène au plus près. Nous sommes à une cinquantaine de mètres des flammes, qui se trouvent dans un champ. L’adjudant décide d’intervenir. « C’est maintenant ou jamais », prévient-il. Les pompiers, en première ligne, font barrage. Les véhicules sont positionnés en une seule ligne et les soldats du feu attaquent les flammes. L’incendie ne progressera plus ici.

La situation reste critique. Il faut être particulièrement vigilant. On nous donne à chacun une sacoche : « dedans vous avez un masque et de l’oxygène pour 10 minutes, au cas où ». La situation est grave. Nous travaillons sans parasiter le travail des secours. On attend qu’on vienne s’occuper de nous pour bouger, pour prendre les consignes, pour poser quelques questions au micro.

À peine un flanc stoppé, les pompiers bougent de nouveau. Il faut empêcher les flammes d’atteindre une nouvelle zone. Ou encore protéger des habitations isolées. 3h du matin, nous décrochons.

Direction l’hôtel. Envoi des images, et courte nuit. Deux heures de sommeil. Il faut repartir. Les pompiers, eux, ont lutté toute la nuit. Le feu a encore progressé, le vent soufflant autour de 40 km/h. Mais heureusement, pas de blessé. 7h, premier direct. L’incendie est le plus important de l’été. 900 hectares sont partis en fumée. C’est le premier titre du journal.

Comme depuis la veille, je profite des temps entre chaque direct pour prendre des informations auprès de la Prefecture, des pompiers… A 100m de nous, une colonne de sapeurs pompiers veille à la progression de l’incendie. Nous discutons avec eux avec Adrien Portron. Ils nous montrent l’endroit où les flammes ont été arrêtées, juste devant leurs camions. 8h, les moyens aériens sont de nouveau engagés. La bataille contre l’incendie reprend. Avantage aux pompiers : le vent se calme, puis c’est l’averse.

Nous envoyons nos images pour qu’elles soient montées au desk. C’est-à-dire à Paris, par un journaliste de la rédaction.

14 heures, le feu est quasiment maîtrisé. Il ne progresse plus. Les autorités sont rassurantes.

Notre équipe de relève arrive. On leur explique la situation, et les contraintes du terrain (où est-ce qu’il faut réaliser les duplex pour la connexion, ce qu’on a pu faire comme images, ce qui manque, etc…). Nous décrochons.

Le lendemain, 5h, j’appelle les pompiers. Le feu est maîtrisé. C’est une très bonne nouvelle. L’information est bien entendu donnée à l’antenne.

Avant de partir, dernier regard sur la vallée. Le paysage est apocalyptique. À notre arrivée, c’était le noir le plus complet avec ces grosses lueurs oranges sur les collines. À notre départ, la forêt est calcinée en grande partie.

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